Dans Récit d’enfance : leur passé d’aujourd’hui, nous partons à la rencontre de personnes pour les questionner sur leur enfance et leur éducation. Au travers de six questions simples, nous avons interrogé plusieurs dizaines d’hommes et de femmes. L’occasion, à chaque entretien,  de découvrir le passé de l’invité et son influence sur son présent.

Aujourd’hui, nous partons à la rencontre de Simone, 85 ans. C’est une rescapée de la Shoah. Elle dédie une grande partie de sa vie au témoignage pour que l’on se souvienne de ce qu’on subit les juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Simone a vécu l’horreur des camps de concentrations avec sa famille. Elle nous dévoile ici son histoire.

Les entretiens sont retranscrits dans leur intégralité : nous avons pris le parti de conserver les mots choisis par les narrateurs… et parfois leur franc-parler !

Simone 85 ans

Sommaire

5 mots : Quels sont les cinq mots qui décrivent votre enfance, et pourquoi ?

C’était, le bonheur. Avec la famille – papa, maman – c’était non seulement le bonheur, mais aussi la paix. Nous n’avions peur de rien avec les parents. C’était l’assurance d’être protégé. Puis il y avait l’amour. L’amour des parents, c’est exceptionnel. Vous savez, c’était en ce qui me concerne, fusionnelle avec maman. Bonheur, insouciance – puisque l’on était enfant – et amour des parents…

J’ai deux frères plus jeunes que moi. J’étais la grande sœur, mais vous savez, il n’y a pas beaucoup de différence avec mon frère qui vient juste après moi : seulement 15 mois d’écart, mais je suis quand même l’aîné. Puis le plus petit est né en 1940.

Regret : Est-ce qu’il y a une chose que vous auriez voulu changer à votre enfance ?

Cela s’est arrêtée à l’âge de 10 ans, peut-être même un peu avant, bien qu’on fût encore un peu insouciant. Au début de la guerre 39, j’avais à peine 7 ans donc, je n’étais pas encore affolée : il y avait les parents, bien sûr, on sentait que l’ambiance générale n’était pas normale, que ce n’était pas naturel, mais cela allait encore. Il y avait les soldats nazis qui défilaient dans la ville. Nous les craignons, bien sûr, mais les parents étaient là pour nous sortir de tout pétrin. On se sentait protégées, ça c’est certain.

Au début, on n’avait pas tellement conscience puisque nous étions très entourés. On se disait “c’est bizarre ces soldats”, tout ça. Cependant, à ce moment-là on avait une petite vie comme tous les enfants. On allait encore à l’école, puis, on rentrait à la maison. À l’école, pendant la guerre, on nous distribuait des biscuits vitaminés avec du lait durant la récréation. C’était une vie qui ne changeait pas grand-chose à mon passé.

Ce n’est que petit à petit que les choses horribles sont apparues, mais je n’en avais pas conscience à l’époque. La réalité nous a rattrapée des années après, au moment où nous avons été arrêtés, alors qu’on ne s’y attendait pas du tout… On s’est demandé au début, si ça avait été une dénonciation. C’est fort possible, car il y avait des gens qui dénonçaient, comme il y avait des gens exceptionnels qui cachaient des juifs. Certains les dénonçaient pour s’approprier leurs biens. On s’est posé la question, mais en même temps, nous étions recensés, donc il était facile de venir nous arrêter.

 Cela s’est passé très exactement le 27 octobre 1943. La gendarmerie est arrivée chez nous en pleine nuit, à 3 h du matin. Ils sont arrivés, et ils nous ont criés dessus en allemand. Nous les enfants, nous étions effrayés d’être réveillés en sursaut. On se demandait ce qui se passait. Les soldats criaient, nous laissaient le moindre moment de répit : Ils étaient toujours derrière nous. C’était terrible. Ils nous ont emmenés à la prison de Los, près de Lille. Là, nous avons tout de suite été séparés de papa qui est allé dans une cellule avec des hommes. Maman, les 3 enfants, dans une autre cellule et nous nous demandions, nous, les enfants ce qu’il se passait.

Nous ne savions pas pourquoi nous étions en prison. Nous étions des gentils petits-enfants obéissants, on se disait que nous n’avions rien fait de mal. Pourquoi sommes-nous en prison ? On ne comprenait pas la raison à l’époque.

Nous sommes restés 23 jours là-bas. Après cela, on nous a transférés dans une autre prison en Belgique. La plupart des déportés du Nord-Pas-de-Calais sont passés par la Belgique, car le commandement militaire allemand était basé à Bruxelles. On nous a donc mis dans une prison à Bruxelles : la prison Saint-Gilles. Là aussi, nous ne sommes restés que 23 jours.

Puis, toujours en Belgique, on nous amena dans un grand camp de rassemblement. Cela s’appelait Malines. Là-bas, il y avait toutes sortes de gens. Il y avait des résistants, des communistes, des Juifs, Français et Belges. Il y avait déjà des SS épouvantables, des Flamands, et dont l’un était tristement célèbre. On l’appelait Pferdekopf. Cela veut dire tête de cheval. On l’appelait comme ça parce qu’il avait un visage assez allongé : il était terrible. Nous les enfants, on le craignait, car il était très dur. Il distribuait des coups de fouet avec générosité. Nous nous arrangions toujours pour être hors de portée de sa vue. Nos parents étaient encore avec nous dans ce camp, on pouvait donc supporter. Les parents sont comme des bons Dieu. Avec, on peut tout affronter.

Un jour, on nous a rassemblés sur la place du camp. On parlait de déportation. Pour nous, les petits-enfants, ça ne signifiait pas grand-chose. On s’est demandé où on allait nous emmener, ce que l’on ferait de nous. Puis, on nous a emmenés dans une gare où il y avait des wagons à bestiaux. C’est de cette façon-là que voyageaient les déportés. Dans ces wagons à bestiaux, nous y avons grimpés très serrés. Il était indiqué une contenance de 8 chevaux. Or, nous étions plus d’une centaine de personnes, agglomérées les unes aux autres, et avions voyagé 4 ou 5 jours sans manger, sans boire. La tinette était au milieu de nous. La tinette correspond au seau hygiénique. Là aussi, quelle impudeur, vous vous voyez de devoir faire ses besoins devant tout le monde ? C’était quelque chose d’atroce.  Là, on a commencé à voir l’horreur dans toute sa mesure.

Malheureusement, on n’en était pas encore à son terme. Au fur et à mesure, on découvrait des choses épouvantables, qu’on était, nous, les enfants, loin d’imaginer.

Après ce voyage infâme, le train s’est arrêté. Nous sommes descendus des wagons à bestiaux, puis nous sommes arrivés dans un endroit qui nous paraissait sinistre. Il y avait de nombreux blocs alignés, mais tout de suite les SS apparurent. Ils étaient toujours accompagnés de leur chien. Ce sont des terribles chiens. On nous a poussés au vacherum – c’est l’endroit où nous devions prendre une douche rapide, puis aussitôt après, nous avons tous été rasés. Nous étions méconnaissables avec nos têtes rasées, et notre peur au ventre.

On nous distribuait nos vêtements de bagnards, une robe rayée grise et bleue. Surtout, on nous a distribué nos numéros de matricule. Le mien était le 25612. Ce matricule, il fallait le connaître par cœur, en français bien sûr, mais surtout en allemand, parce que, si l’on ne répondait pas à l’appel du nazi, on recevait des coups de fouet. On avait tout intérêt à retenir notre matricule, je le connais donc par cœur.

 Puis, nous apprenions que nous étions arrivés dans le grand camp de concentration pour femmes, au nord de l’Allemagne. C’était le camp de Ravensbrück. Là-bas, qu’il y avait 32 blocs. On nous plaça d’abord dans un bloc de quarantaine. Cela signifiait que pendant 40 jours, nous étions enfermés, nous ne voyions rien de ce qui se passait à l’extérieur, mais on entendait tous les bruits. On ne savait pas à quoi attribuer ces bruits, c’est d’autant plus angoissant.

Au bout de ces 40 jours, on nous fît sortir du bloc. Puis, on nous promena de blocs en blocs, quelques jours, pour enfin atterrir au bloc 31. Dans ce bloc, il y avait des Françaises, des Belges, des Hollandaises, et quelques autres nationalités. Il y avait aussi quelques familles avec des petits-enfants.

Nous étions donc dans ce bloc, et nous menions – nous les enfants – la vie de tous les autres déportés. C’est-à-dire des journées excessivement dures. La sirène retentissait à 3 h 30 du matin. C’était très dur pour nous réveiller. Dès le réveil, tout le monde se précipitait aux vacherum, l’endroit où l’on pouvait faire un brin de toilette. Cependant, on n’avait que très peu de temps pour le faire. Puis, il n’y avait pas suffisamment de points d’eau pour le grand nombre que nous étions. C’était la bagarre, la bousculade.

Chaque jour, pour éviter cela, maman nous réveillait avant les autres, avant la sirène, pour qu’on puisse tranquillement se laver. Elle tenait absolument à ce que nous le fassions. Jamais je n’ai oublié sa leçon de dignité. Elle disait :” Nous n’avons plus rien, mais il ne faut pas baisser les bras. Il faut être fier, se redresser et pour avoir l’air correct, il faut d’abord commencer par la toilette.” Ça nous est resté à tout jamais cette leçon de dignité.    

Lors du repas, on nous distribuait un jus infâme : ce n’était pas du café bien sûr, mais un ersatz. On recevait un quignon de pain noir allemand bien dur. Puis tout le monde se précipitait à l’appel. C’était terriblement long. Des heures durant, nous devions rester debout, 5 par 5, sans bouger. Les SS passaient dans les rangs pour nous compter. Bien qu’indispensable, pendant la nuit, certaines personnes étaient tombées tellement malade qu’elles n’avaient plus de force pour venir à l’appel. Parfois, il y en avait qui étaient déjà décédées, ce qui fait que le chiffre ne correspondait jamais à celui de la veille. Tant qu’ils ne retrouvaient pas l’explication à ce manque d’effectif, nous devions rester sans bouger. C’était atroce !

Je revois encore, pendant l’appel, des femmes plus âgées, plus maladives, qui se pinçaient et se tapotaient les joues. J’ai très vite compris qu’elles le faisaient pour donner un peu de couleur rouge, car, à l’issue de l’appel, les femmes trop mal en étaient retirés des rangs, elle disparaissait à tout jamais. On avait tout intérêt à paraître en pleine forme.

 Ensuite, les femmes étaient triées après l’appel pour l’arbeit. Cela signifie “travail”. Toutes ces pauvres déportées étaient de la main d’œuvre gratuite pour les nazis. Elles effectuaient d’ailleurs des travaux très pénibles, des travaux d’hommes. Maman, travaillait tous les jours. Elle posait des routes, devait parfois vider les fausses. C’était que des travaux pénibles et puis maman était une femme petite et menue. Elle souffrait beaucoup physiquement de ces travaux, mais elle souffrait encore davantage moralement. Elle souffrait parce que les nazis, au gré de leurs fantaisies, retiraient parfois un enfant dans un bloc. Cet enfant disparaissait également à tout jamais. Chaque soir, en rentrant du travail, maman se demandait avec angoisse si elle allait retrouver ses enfants. Ce n’est que longtemps après, en grandissant, que j’ai compris ce souci quotidien pour ma pauvre maman.    

Quant à nous, les enfants, nous ne pouvions pas travailler, nous étions trop faibles, trop chétifs. Nous étions des bouches inutiles, et la mort dans l’âme, nous repartions dans nos blocs. Les journées sans maman étaient interminables. Nous avions peur de tout. Nous ne bougions pas, nous restions enfermés dans nos blocs, ceci, surtout l’hiver. Les hivers étaient si rigoureux à l’époque, on restait enfermés et les journées n’en finissaient pas. Nous ne commencions à revivre que le soir, quand maman rentrait. L’été, en revanche, pour profiter d’un rayon de soleil, nous nous hasardions hors du bloc. Cependant, nous n’osions aller bien loin, parce que dans les allées du camp se promenaient constamment les SS. Ils étaient toujours accompagnés de leurs terribles chiens. Ces chiens m’effrayaient. C’est fou ce que j’ai pu avoir peur d’eux. Toute ma vie me restera cette peur.

Tous ces cadavres sur le sol… Je revois encore, chaque jour, des charrettes en bois. Entre chaque montant, il y avait un rideau de toile grise. Les déportés affectés à la tâche devaient ramasser les cadavres, et les entreposer sur cette charrette qui, une fois remplie, prenait la route. Avec le vent, les toiles se soulevaient, et l’on voyait ici pendre un bras. Là, une jambe. Là un crâne. C’était une vision dantesque. Ces charrettes allaient ensuite déverser leur macabre contenu dans des fausses, qui avaient été creusées auparavant par les déportés. Les nazis aspergeaient les corps avec de l’essence, et y mettaient le feu. Il y avait une odeur épouvantable. Tous ces corps qui brûlaient à ciel ouvert que l’on sentait des kilomètres avant d’entrer dans le camp.                                                   

Lorsqu’on est descendu du train, le second train, il y avait une odeur pestilentielle dans l’air. On se disait sûrement, que là où l’on va nous mener, ce sera la fin du monde. Ce n’est quelque temps après que l’on s’est rendu compte que cette odeur épouvantable était celle de tous ces corps qui brûlaient à ciel ouvert. À partir de ce moment-là, on perdait un peu courage. On se disait qu’on ne tiendrait pas dans ce camp. On mangeait encore moins qu’à Ravenbrück où déjà nous mourions de faim.

Surtout, au bout de quelque temps, nous constations que maman était bizarre. Elle qui avait été si formidable à Ravensbrück, qui ne vivait que pour ses enfants, qui n’imaginait pas quitter le camp sans l’un de nous trois, et bien là, elle gisait inerte lorsqu’on lui parlait. Elle ne nous répondait pas. Maman était si étrange. Nous ne comprenions rien. Je vous assure qu’à ce moment-là, on souhaitait mourir. Nous n’avions plus personne. On se disait, qu’il valait mieux mourir que de vivre cette vie. On se laissait aller.

Cependant, un jour, la porte du bloc s’est ouverte. Nous avons vu entrer des soldats anglais qui, à notre insu, venaient de libérer le camp de Bergen-Belsen. C’était le 15 avril 1945. Je revois encore l’horreur dans les yeux de ces soldats : ils ne s’attendaient pas à voir un tel spectacle. Ils ont fait quelques pas en arrière. Ils étaient horrifiés.

Puis, quand ils ont repris leurs esprits un peu plus tard, ils ont commencé par distribuer de la nourriture. Je revois encore ces grands pains de campagne, ou des tubes de lait concentré sucré, des boîtes de corned-beef. Nous, à force de privations, on n’avait même plus tellement faim et des pains nous servaient d’oreiller. Nous n’avions aucune literie, nous n’avions rien, nous couchons à même le sol. D’autres déportés affamés par tous ces mois de souffrances se sont précipités sur la nourriture. Ils ont tout avalé de ce qu’on leur distribuait.

Vous savez, les statistiques le disaient bien à l’époque, au moment de la libération des camps de concentration, il y a eu encore des milliers de morts dans les camps, parce que, lorsqu’on reste aussi longtemps sans manger à sa faim, il faut tout doucement réapprendre à manger une bouchée de plus chaque jour. Ceux qui gloutonnaient, avalaient tout d’un coup, ont payé de leur vie : ils sont morts dans les heures qui suivirent. Nous, c’est ce qui nous a sauvé de ne pas pouvoir manger.

Ensuite, un jour, nous sommes arrivés dans une gare où il y avait beaucoup de monde. C’était la gare de Bruxelles, en Belgique. Les familles au courant de notre retour étaient venues chercher leurs déportés. Il y avait plein de tréteaux de nourriture.  C’était abondant. Tout le monde était heureux, il y avait de la musique. Avec mes frères, nous n’étions pas tellement heureux car maman nous manquait tellement. Nous étions tristes dans ce compartiment.

Puis le train a repris. Sa route est arrivée à Paris où nous attendaient des camions qui nous ont conduits à l’hôtel Lutécia. Pratiquement tous les déportés sont passés par cet hôtel. Je revois encore notre arrivée ce jour-là, les familles étaient venues nombreuses, attendaient leurs déportés. Puis, quand ils se retrouvaient c’étaient des scènes tellement émouvantes de joie. Les déportés et leur famille pleuraient et riaient à la fois. Puis, ces familles emmenaient leurs déportés chez elles.

À la fin du jour, il n’y avait plus grand monde à l’hôtel Lutécia, mais, personne n’était venu nous chercher. Personne, nous n’avions personne ce jour-là. Bien sûr, nous étions contents d’être libres, d’être en France, mais en même temps, nous étions bien tristes. Nous avions quitté maman dans un état désespéré. On se demande si elle vivait encore. De papa, nous n’avions pas de nouvelles. Nous nous disions que si c’est pour rester orphelins, ça ne valait pas le coup de rentrer.

Une assistante sociale a eu pitié et a demandé à son frère s’il pouvait nous accueillir tous les trois quelque temps. C’est ce qu’il fit avec sa femme, de grand cœur. Nous étions bien chez lui bien, mais nos parents nous manquaient toujours.

 Un jour, j’ai eu comme un trait de lumière. Je me suis dit, “mais comment ai-je pu oublier ? J’ai un oncle et une tante qui habitent dans les Deux-Sèvres.” J’en ai parlé au dentiste, qui a fait des recherches, et on a retrouvé leur adresse. Ma tante, un jour est arrivé à Paris pour venir nous chercher. Comme elle était heureuse de nous retrouver ! Nous avions enfin une famille. Nous avons pris le train et à l’arrivée dans la gare, il y avait une foule : il y avait la famille des déportés, des photographes et journalistes. C’est fou comme mes frères et moi étions entourés. C’était un spectacle peu commun de voir trois petits-enfants qui rentraient tous seuls des camps de concentration, sans père, ni mère. Nous étions vraiment mis à l’honneur.

Cependant, notre santé ne nous permettait pas de rester dans la famille. C’est la Croix-Rouge française qui nous a placés dans un préventorium à Hendaye. Un préventorium, c’est comme un sanatorium : c’est pour refaire surface, pour se soigner quoi ! Là encore, nous étions tristes là-bas, parce que nos parents nous manquaient, on se sentait toujours trop seuls. On nous donnait à manger à notre faim, bien entendu, mais ça ne suffisait pas pour nous rendre heureux.

Un beau jour, la porte de notre chambre s’est ouverte, et on a vu entrer maman. On ne s’attendait plus à la voir. Elle était là, devant nos yeux, d’une maigreur terrifiante – elle ne faisait même plus 27 kilos, mais elle était là. La vie reprenait. Nous sommes restés encore quelque temps pour nous soigner. Cependant on ne pouvait pas y rester indéfiniment. Il fallait bien songer à rentrer à la maison.

Nous sommes donc revenus dans le nord et avons retrouvé la maison. Il n’y avait plus rien chez nous. Plus rien. Tout avait été pillé. On s’est dit “c’est bien beau, nous sommes enfin à la maison, mais comment allons-nous vivre ?”  Nous n’avions absolument rien. Les voisins ont été exceptionnels. Ils n’étaient pas riches, mais chacun a amené ce qu’il pouvait, dans la mesure de ses moyens. L’un amenait un matelas, un autre une table, un autre des chaises, de la vaisselle, de la nourriture, tout. Tout était hétéroclite chez nous, mais offert avec tant de cœur que cela a réchauffé le nôtre.

Au bout de quelque temps, nous nous sommes dit, maintenant, papa, lui aussi va rentrer, nous essaierons de reprendre notre vie d’avant. Malheureusement, nous avons appris un peu plus tard, par d’autres déportés, qu’au moment de notre séparation papa, lui, a été amené dans le grand camp pour homme, toujours en Allemagne, ce qu’on appelle Buchenwald. C’était un camp réputé pour être très dur. Les hommes travaillaient péniblement, crevaient de faim.

Papa avait tenu le coup jusqu’au bout. J’ai appris par d’autres déportés, qui étaient avec lui, que ce n’est que 23 jours avant la libération de Buchenwald par les Américains, que les nazis rassemblèrent un groupe de juifs, qu’ils emmenèrent hors du camp, et là, tout le groupe a été mitraillé. C’est là que nous nous sommes rendu compte que plus jamais nous ne reverrions papa. C’était dur pour nous, les enfants, nous devenions orphelins de père, et aussi pour maman, qui devenait veuve avec 3 petits-enfants à élever.

 À notre retour, c’était des années tellement difficiles. Nous ne pouvions pas parler de ce que nous avions vécu. Les gens ne comprenaient pas, ne nous croyaient pas quand on leur racontait. Cela nous vexait au plus haut point, donc on se taisait.

En ce qui me concerne, avec l’apparition des négationnistes – ceux qui ont osé dire que tout cela n’avait pas existé -, alors là, mon sang ne fit qu’un tour. Il me fallait témoigner. Pourtant, je vous assure, j’étais très timide à l’époque, mais je ne pouvais pas laisser dire n’importe quoi. Il fallait rétablir la vérité, raconter aux jeunes ce qui était arrivé. J’ai donc commencé à témoigner.

C’est une telle satisfaction pour moi de pouvoir transmettre, afin de pouvoir dire à ces jeunes, plus jamais ça ! C’était le mot des déportés. En rentrant des camps, on disait :”plus jamais ça !” Vous voyez comme le monde n’a pas compris. Il y a encore eu des horreurs partout. C’est très dur. Je témoigne tout de même, pour que les enfants sachent ce qui s’est réellement passé. Les cours ne sont pas suffisamment étayés dans ce sens-là. Ils ont un rôle à jouer.

Il faut qu’ils évitent à tout prix la haine. La haine qui est partout dans le monde. On ne peut rien construire avec la haine. Que l’on soit noir ou blanc, que l’on soit juif, catholique, ou musulman, nous sommes tous des êtres humains. Nous sommes faits de la même façon. Nous devons nous supporter avec nos différences. Je leur dis, ces différences nous enrichissent. Nous avons subi au fond, subi sans nous en rendre compte.

Je veux qu’ils se rendent compte que c’est tellement important la transmission. Je compte sur eux. Bientôt, il n’y aura plus un seul déporté, et c’est eux qui auront cette tâche à parler en notre nom. J’ai foi en eux. Les jeunes sont formidables, me le rendent bien. C’est ce qui me motive encore à mon âge. J’ai cette force, pas physique malheureusement, mais cette force morale.

J’ai une mission à remplir. Je la poursuivrai jusqu’à mes derniers moments.

Éducation : Quelle critique positive et ou négative pouvez-vous faire de votre éducation ?

Je vous disais que, d’avant-guerre, nous étions une famille très unie, très, très heureuse. Il y a eu de l’entente, beaucoup d’amour entre nous tous et nous étions – je vous assure – des enfants modèles à l’époque. Les jeunes étaient obéissants, plus respectueux des parents. J’avais un respect immense pour nos parents et nous croyons fermement tout ce qu’ils nous disaient.

Ils ne nous ont donné que de beaux exemples. Des exemples de justice, des exemples de bonté, des exemples de tolérance, il y en a à l’infini. Leur vie était simple, mais combien méritante, parce qu’ils n’avaient pas de haine. J’insiste sur ce mot de haine qui est trop fréquent à notre époque, Et qu’il faut absolument abolir.

Nos parents, nous donnaient des bons conseils pour être juste, équitable, bon, tolérant, pour comprendre les gens, pour ne pas juger sans comprendre. D’ailleurs, il ne faut pas juger les gens : il faut se dire qu’il y a des gens différents. Puis je pense que l’amour, l’amour du prochain, peut faire de très jolies choses. Je suis persuadée que mon investissement portera ses fruits. Peut-être pas tout de suite. Encore, je n’en suis pas certaine, mais je suis persuadée qu’on en parlera longtemps de l’amour du prochain de Simone.

Personnalité : Y a-t-il un trait de votre caractère qui est une conséquence de votre vécu durant votre enfance ?

Que ce soit avant ou après la guerre, c’était une ambiance simple, mais combien chaleureuse, combien humaine ! Nos parents étaient tout à nos yeux. Ils ne vivaient que pour leurs enfants, ils souhaitaient le meilleur pour nous tous en nous éduquant, tout en étant sévère quand il le fallait. C’étaient des bons conseils. C’était un apaisement d’être dans la famille.

À l’extérieur, c’était la mauvaise époque, ce n’était pas réjouissant ce que l’on voyait : les soldats armés nous effrayaient beaucoup. Cependant, une fois arrivés à la maison, nous étions détendus. Nous étions bien à la maison avec des parents aimants. Après notre retour, malheureusement, papa a été assassiné.

Avec maman, nous avons essayé de refaire surface. Maman était d’un courage exceptionnel. C’était un petit bout de femme toute menue, mais elle avait une force de caractère. C’est extraordinaire ! Avec courage, elle reprit la vie, elle a élevé dignement – j’attache beaucoup d’importance à la dignité – ses 3 enfants, seule, sans aide. Je lui en serai toujours reconnaissante.

Elle a continué son œuvre, tout naturellement, parce que c’était sa façon d’être bonne, d’être tolérante et juste. Elle nous a transmis tout cela, et nous essayons, tous trois, de poursuivre son œuvre. Déjà, en témoignant, j’inculque ces fameuses qualités aux élèves, pour qu’ils sachent ce que c’est le positivisme, d’être tolérant dans la vie, de pouvoir se supporter les uns les autres, avec les différences.

C’est ça que je ne peux pas admettre, cette haine de la différence, cette haine des noirs, cette haine des juifs… On ne peut pas supporter tout cela. Nous sommes tous des êtres humains. Tant que je vivrai, je lutterai pour que la tolérance et l’amour du prochain puissent s’établir.

Transmission : Quelles choses pensez-vous avoir transmis à vos enfants de votre propre éducation et lesquelles sont différentes ?

Je n’ai eu qu’une fille pour voyager avec mon passé très lourd. J’ai eu beaucoup de difficulté à mettre un enfant au monde, mais j’ai eu ce grand bonheur d’avoir une fille. Pour moi, c’était une merveille. Elle me le rend bien.

Au fond, je reproduis avec ma fille ce que j’ai vécu avec maman. C’est une fusion entre elle et moi. Elle est droite et pure, elle est formidable. Ma fille est humaine, elle comprend tellement les gens, elle ne juge jamais. Moi je trouve qu’elle a des qualités exceptionnelles et je suis flattée. Je suis heureuse d’avoir une fille telle qu’elle.

De ma personnalité, ce que j’ai pu peut-être lui transmettre, c’est d’être claire, net dans ses réflexions, être compréhensive, à l’écoute, c’est d’être ordonnée. Vous voyez, c’est important à mes yeux d’être ordonné, parce que non seulement on gagne du temps, mais ça facilite la vie, elle est ordonnée, elle est ouverte.                                                                             

Je ne sais pas si elle accomplira de grandes tâches, mais, à mes yeux, elle se conduit dans la vie comme un être exceptionnel. Un être de bonté, un être humain. Elle est humaine et à l’écoute. Vous savez, c’est beaucoup, car si tout le monde prenait exemple sur elle, je vous assure que le monde serait autrement.

Je ne peux pas supporter cette haine autour de nous, regarder encore de nos jours des casseurs, des êtres infâmes. Dans la religion aussi il y a des malheurs qui se passent, tout cela, et il faut le bannir à tout prix. Je suis persuadée que non seulement ma fille, mais beaucoup de ces jeunes auxquels je m’adresse seront le faire, auront la conviction que le monde peut changer, et ils ne faibliront pas. Je suis tellement émerveillée de voir ces jeunes décidés, et je sens que ce ne sont pas des paroles en l’air. Ils me le promettent et le feront, j’en suis persuadée. C’est ce qui me réconforte dans la vie.

Anecdotes : Avez-vous un souvenir, une anecdote de votre enfance à raconter ?

Il faudrait quelque chose de lumineux. Je ne veux pas d’une anecdote triste. Y en a certainement tout plein, mais est-ce qu’elles méritent la peine d’être évoquées ? Ce sont par exemple des souvenirs de la vie de tous les jours. À l’école, j’avais des petites copines qui étaient toutes gentilles. Les écoles n’étaient pas mixtes à l’époque : j’étais à l’école des filles, et mon frère, juste à côté, était à celle des garçons. Vraiment, c’était mignon, car chacun avait son petit réseau d’amis.

Lorsque nous rentrions à la maison le soir, on faisait la route ensemble, et nous échangions de notre présent, mais nous parlions aussi de l’avenir que l’on espérait.

On était loin d’imaginer ce qu’on allait vivre. Que reste-t-il de tout cela ? C’est l’amour du prochain qu’il nous reste.

J’ai quelque chose d’autre à raconter. J’ai tant et tant témoigné depuis 40 ans maintenant, que je connais beaucoup de monde grâce à cela. Je suis entourée de beaucoup de profs. Je les aime beaucoup. Toujours, je dis “mes p’tits profs.” Mes profs et élèves que je vois, sont formidables ! C’est grâce à eux que j’ai cette force pour témoigner. Ils me téléphonent et m’écrivent sans cesse pour avoir de mes nouvelles, aucun ne m’oublie.

Un jour, il y a des sales individus qui sont venus à la maison, ils ont sonné, se sont fait passer pour la police – ils avaient une casquette police – on les a donc fait rentrer mon mari et moi en toute confiance. Puis, ils en ont profité pour voler nos économies. Je ne rentre pas dans les détails, ce serait trop long. Nous étions traumatisés, c’était une horreur. La police nous a conseillé de faire un dépôt de plainte.

Je suis allée au commissariat, et j’ai longuement expliqué comment ça s’est passé. Le brigadier qui prenait des notes m’a dit, “Madame, c’est curieux, votre voix me rappelle quelque chose”. Je lui dis : “Ah bon ? Pourtant, je ne viens jamais à la police.” Alors il réfléchit. Puis, il me dit : “Madame, est-ce que dans le passé, vous n’alliez pas dans des établissements scolaires témoigner ? ” Je dis “bien sûr Monsieur, et je continue encore de nos jours”. Voilà la chose merveilleuse. Il m’a dit : “Il y a 20 ans, j’étais élève dans un établissement et vous êtes venue témoigner. Jamais je n’ai oublié votre témoignage. Aujourd’hui, j’ai reconnu votre voix”

20 ans après, il s’en souvenait, et je suis persuadée qu’il y aura des nombreux cas comme celui-là. Il y en a qui me dise lorsque je les revois :” Vous pouvez partir tranquille, on continuera votre travail de transmission. “

Voilà, on a voulu me détruire, j’étais destinée à disparaître de la surface du globe.  Cependant, je suis encore là. Je suis rentrée alors que tant d’autres, malheureusement ont péri dans les camps : il faut que je témoigne en leur nom.


Pour aller plus loin :

L’entretien a été réalisé en partenariat avec Notre passé d’aujourd’hui, projet qui porte des valeurs semblables à celles d’Entoureo. Découvrez-en plus sur ce beau projet ci-dessous :

Logo émission de radio avec les différentes étapes de la vie , de l'enfance à la vieillesse
Dans le cadre de son projet de livre en cours d’écriture depuis 2018, intitulé Notre passé d’aujourd’hui, Rosemitha Pimont, âgée de 20 ans, a réalisé une centaine d’interviews pour recueillir une multitude d’histoires de vie. Son objectif est de raviver, à travers six questions, les souvenirs de notre enfance, les caractéristiques de notre éducation, afin de voir l’impact de notre passé sur notre personnalité, notre présent.
Les personnes interviewées sont âgées de 15 à 101 ans, proviennent des quatre coins du monde, et sont de milieux socioculturels divers. Une émission de radio sous le nom de Notre passé d’aujourd’hui, issue du même projet, est déjà disponible.

https://radiouclille.univ-catholille.fr/search/1-notre%20pass%C3%A9%20d’aujourd’hui%20

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